Exercice n°1

Le train arrive en gare. Il est en retard. Nous sommes une masse agglutinée sur le quai. Tous, nous scrutons l’état intérieur du train, avec un tout petit grain d’espoir mais une dose importante de désillusion. Colère et amertume.
A travers les fenêtres, je distingue des personnes debout dans le couloir, entre les rangées de sièges. Le même spectacle tout au long des wagons. Derrière les portes coulissantes, c’est un amas de passagers. Ça va promettre ! Encore le parcours du combattant. Les portes s’ouvrent, l’agglomérat d’être humains me donne envie de rester plantée là. Mais, je ne peux m’empêcher d’analyser les situations.
Les strapontins sont bloqués, c’était inévitable. Adieu, les places rapides et faciles. Est-ce que beaucoup de gens descendent ? Il faudrait déjà qu’ils puissent descendre… Et le temps s’écoule ! Je passe à un autre wagon, c’est le même topo ! Et même si parfois un espace se dégage, comment faire pour grimper là-dedans, quand l’accès aux barres d’aide est obstrué ?
Lever une de mes pattes folles et me hisser sans appui c’est de l’art funambule pour moi ! Je passe à un autre wagon. C’est toujours la même galère mais tant pis, aujourd’hui, je ne veux pas attendre une demi-heure de plus pour savoir si le prochain train sera plus aéré. Je pousse un peu le bonhomme ratatiné sur la barre, je m’agrippe et je monte. Je me faufile entre les dos, les visages et les regards.
Aucune place.
Personne ne voit que je claudique dans ce marasme. Peut-être que personne ne veut voir. Et moi, je n’aime pas quémander même si j’en ai le droit. Vais-je passer une demi-heure debout ? Non, j’aurai la chance de trouver une place aux prochains arrêts. Faut espérer que ce ne soit pas à l’avant-dernier avant ma destination ! Allez, je continue d’avancer, sait-on jamais.
Et là, une femme me propose sa place parce qu’elle descend à la prochaine gare. Je ne me fais pas prier. Je savoure cette place assise.

En face de moi, un couple de personnes âgées. J’écoute leurs voix mais je ne veux pas entendre ce qu’ils se disent. Par respect, peut-être. J’étudie leurs mains ridées, je fixe l’alliance de l’homme autour de son annulaire boudiné. Est-ce qu’il peut encore l’ôter ? Il ne se pose pas la question. Il ne l’enlèvera plus. Il a des ongles similaires à ceux de mon grand-père. Les hommes ont-ils tous ces petites ressemblances lorsqu’ils avancent en âge ?
Je ne contemple pas trop leurs visages. Habituellement, j’aime le faire, pourtant. Je note des petits détails, je m’en inspire. Je me laisse toucher par leur beauté. J’essaie d’y lire des émotions, une vie. Mais ici, la proximité est trop grande. J’aurais peur de les dévisager et qu’ils s’en aperçoivent.
Alors, je baisse les yeux jusqu’à ce que je remarque les chaussures de l’épouse. Des sandales en plein hiver. Elle porte des mi-bas noirs. La démarcation plus épaisse qui protège les orteils saute aux yeux. J’imagine qu’elle est plus à l’aise ainsi et je le comprends. Mais par la ligne suggérée des doigts et des ongles de pieds, la vieillesse hurle à mes oreilles.

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