• Slice of life / Drame / Médecine
  • Editions Gallimard / Coll. Folio
  • 13 mai 2015
  • 299 pp

Résumé

« Le cœur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d’autres provinces, ils filaient vers d’autres corps. » Réparer les vivants est le roman d’une transplantation cardiaque. Telle une chanson de gestes, il tisse les présences et les espaces, les voix et les actes qui vont se relayer en vingt-quatre heures exactement. Roman de tension et de patience, d’accélérations paniques et de pauses méditatives, il trace une aventure métaphysique, à la fois collective et intime, où le cœur, au-delà de sa fonction organique, demeure le siège des affects et le symbole de l’amour.

Mon coup d’oeil

Quand on se confronte à l’écriture la première fois, on tique, on se perd, et on peut souffrir. On se pose même la question de savoir si on va réussir à poursuivre. Pour ceux qui sont en train de se la poser ou qui se sont arrêtés, je vous conseillerez de ne pas lâcher ou de reprendre. Le récit vaut l’effort.

Des phrases saccadées. De nombreuses césures mais très peu de points fermes. Un rythme court au sein même d’un long mouvement. J’ose dire que cette cadence m’a rappelé l’écriture de Marcel Proust. Je me suis amusée à lire un passage à voix haute : impression de perdre haleine, d’être submergée de vie ? Sensation en échos avec l’histoire de Simon. Liminale entre la vie et la mort.

Comme si chaque événement était à la source d’un déferlement de phrases. Tout est décrit, dépiauter et l’essence même des choses se révèle pour en saisir l’image la plus juste possible. Maylis de Kerangal peint autant qu’elle écrit. Les phrases sont des touches, des traits de couleurs qui précisent les différents tableaux, les différentes atmosphères qu’elle nous donne à voir.

« Marianne attend sur le palier, finit par s’adosser contre un mur et s’y laisser glisser, accroupie, la tête bougeant de droite à gauche sans décoller de la paroi, elle taraude le mur, le creuse doucement de l’occiput, visage relevé vers les tubes de néon qui courent au plafond, paupières closes, elle écoute, toujours ces voix affairées qui se chambrent ou s’informent d’un bout à l’autre du couloir, ces pieds à semelles de gomme, chaussons de gymnastiques ou petites baskets ordinaires, ces tintements métalliques, ces sonneries d’alarme, ces roulements de chariots, ce froissement continuel des lieux », p.59

Une synesthésie comblée.

J’ai ressenti aussi les distorsions du temps dans le déploiement de ces descriptions, la précipitation dans les saccades. On est totalement happé. Chaque « tableau » est vivant. Ce roman dévoile des entrelacs de temporalités (renforcement de la distorsion) et d’existences. Un éventail. Un kaléidoscope. Comme si le récit était finalement un recueil de nouvelles. L’histoire de Rose en est une bonne illustration, pour moi. Une rencontre et une enfance étayée.

« Une étreinte d’une force dingue, comme s’ils s’écrasaient l’un dans l’autre, têtes compressées à se fendre le crâne, épaules concassées sous la masse des thorax, bras douloureux à force de serrer, ils s’amalgament dans les écharpes, les vestes et les manteaux, le genre d’étreinte que l’on se donne pour faire rocher contre le cyclone, pour faire pierre avant de sauter dans le vide […] », p.94  

A chaque virgule, l’émotion s’assemble, se construit, grandit, elle s’empile dans notre gorge et se noue serrée, prête à exploser mais elle ne le fait jamais, jamais à grands éclats. Elle se relâche un peu dans le corps et le nœud reste là.

En outre, le livre est précis. On plonge dans le processus du don d’organes. Les différents types de compatibilités, les différentes procédures exposées à la minute près. La « physique » et la métaphysique cohabitent. Les questions se posent : est-ce qu’un être cher aurait souhaité faire don de ses organes ? Comment prendre cette décision en son lieu et en sa place ? Que restera-t-il de lui ? De son identité, de l’image de son corps amputé ? De cette carnation vivante qui finira par basculer ?

« Il n’y a pas de donneur dans cette opération, personne n’a eu l’intention de faire un don, et de même il n’y a pas de donataire, puisqu’elle n’est pas en mesure de refuser l’organe, elle doit le recevoir si elle veut survivre, alors quoi, qu’est-ce que c’est ? », p, 273. 

Mon passage préféré restera celui de la toute fin (ou presque). Ce moment où le calme revient, où tout semble s’arrêter et se clore. L’instant où Thomas Rémige réinvestit les lieux et le corps de son chant, de son souffle (pp. 285 à 289 de l’édition présentée). Un instant en suspens. Fantastique et réel. Puissant.

En définitive, c’est ce mot que je retiendrai pour qualifier ce roman : puissance, ou force. Au choix. On se laisse porter par le flux de cette écriture dans les courants de la vie et de l’émotion éclatée. On se laisse emporter par les élans du cœur.

Un livre à découvrir, à explorer, à accueillir en soi !

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