• Slice of life / Drame / Psychologique
  • Editions Gallimard, coll. Folio
  • 2 février 2011
  • 256 pp

Résumé

« Celui qu’on dit monstre est l’expression la plus achevée de l’espèce. Celui que l’on dit monstre est terrifiant de beauté plutôt que d’être terrifiant tout court parce qu’il décèle avec une finesse
inhumaine les failles des autres et les élargit et les aggrave, et il devient ainsi cet idéal de sombre
masculinité que les mythologies prêtent aux dieux et aux démons. Quelle merveilleuse sensation
que de plier une créature à sa volonté ! » Dans une maison sur l’île Maurice, un vieux médecin à l’agonie est veillé par sa fille et par sa petite-fille. Entre elles et lui se tisse un dialogue d’une violence extrême, où affleurent progressivement des éléments du passé, des souvenirs, des reproches, et surtout la figure mystérieuse de la mère de Kitty, l’épouse du « Dokter-Dieu », qui a disparu dans des circonstances terribles. Elles ne le laisseront pas partir en paix.

L’auteur

ananda-devi

Ananda Devi est un(e) écrivain mauricien(e).

« Née au milieu des champs de cannes à sucre et de la chaleur des îles, Ananda Devi est amoureuse de son pays. Sa passion pour la diversité culturelle, le mélange des genres l’amène à entreprendre des études en ethnologie, diplôme qu’elle obtient rapidement. Pourtant, Ananda Devi ne sera jamais ethnologue. Polyglotte, elle préfère se diriger vers une carrière de traductrice à Genève. Elle sait désormais que son destin la dirige vers l’écriture. Elle commence par des études sur son île, puis enchaîne vers 1984 avec des nouvelles. Son premier roman Rue la poudrière sort en 1989 mais c’est à partir de l’an 2000 qu’Ananda devient véritablement productive en matière de romanesque avec notamment Moi, l’interdite, Pagli (2001), La Vie de Joséphin le fou (2003). Les héroïnes torturées, l’écriture fine de Devi et le contexte îlien et fermé offrent une ambiance complètement originale, reconnaissable et intense. Très proche de sa culture indienne, Ananda Devi explique que cette intensité est due à l’absence de chronologie, un temps en boucle, un modèle qu’elle a puisé dans des textes sacrés comme Mahabharata et Ramayana. Dénonciatrice de la corruption, du matérialisme et du racisme inter-ethnique, la belle auteur offre aux lecteurs une satire constructive, dure et tendre à la fois, d’un pays qu’elle aime par-dessus tout. Ananda Devi est devenue une référence dans la culture mauricienne ».

L’écriture est le monde, elle est le chemin et le but

Source intégrale : Le Figaro – Scope

 

Mon coup d’oeil

J’aime parfois explorer les terres inconnues, les textes méconnus. Une très chère amie à moi de l’université est mauricienne. Je lui parlais souvent de mon goût pour la lecture et pour l’écriture. Mais, jusqu’au mois de septembre de cette année – donc, depuis deux ans -, je n’avais jamais demandé de renseignements sur les écrivains et les œuvres de son pays.

Tout de suite, elle m’a envoyé une liste d’auteurs et d’ouvrages sur laquelle je me suis penchée. Nombreux ouvrages m’ont intéressée mais n’étaient plus édités. Puis un titre m’a appelé Le sari vert d’Ananda Devi. J’ai lu la quatrième de couverture et noté le livre dans mon carnet.

Mon libraire connaissait Le sari rose mais pas Le sari vert. J’aime bien faire découvrir des existences…
Le bouquin commandé, j’attends. Et quelques jours plus tard, le voilà entre mes mains. Je l’ouvre…

Et quelle décontenance ! Je ne m’attendais pas à entrer dans la tête de l’homme. Cela a été un tsunami d’horreurs. Enfermée dans cet esprit annihilant, le malaise ne m’a pas quittée du début jusqu’à la fin. J’avais envie de sortir de ce corps chétif et malade, de sa pensée sournoise, vicieuse et paranoïaque.

Je lisais ses pensées, ses convictions, ses désirs, ses envies, ses déceptions et ses  punitions, en me disant que ce n’était pas possible. J’ai été happée par sa logorrhée mentale et je n’avais qu’une hâte : « que quelqu’un le fasse payer ! ». Pourrait-il s’en sortir, rester immuable dans sa puissance écrasante ? Pourrait-il rester fier de tout le mal prodigué ? Pourrait-il rester lui tout entier sans être ébranlé, rien qu’un peu ?

Ce récit est une prouesse de la part de son auteur. Etre femme et réussir à incarner ce monstre de misogynie, de xénophobie, ce tyran… et encore ce ne sont pas des mots assez forts. Il n’en existe pas de corrects, tous ceux qui me viennent ne s’ajustent pas.
Malheureusement, je ne peux pas dire « inhumain ». Car il a de l’humanité tout le pire…

Ce n’est pas de la méchanceté, détrompe-toi. Au contraire, c’est la certitude de corriger quelque chose de mauvais, de rectifier ce qui est déformé, cela n’a rien à voir avec le mal mais avec l’image qu’on se fait d’un monde bien, d’un monde ordonné et cadencé et discipliné et rythmé. Sans ordre rien n’aurait de sens. Il faut bien que quelqu’un prenne les choses en charge, sinon les cons régneraient sur terre. Chaque homme doit être maître dans sa famille et si la famille ne comprend pas ça il faut le lui apprendre. Cette sagesse-là est connue depuis des millénaires mais ce n’est que maintenant que les femmes se réveillent et se disent qu’il n’y a pas de raison. Et pourtant si, mes belles, il y a une raison, c’est que nous en savons plus que vous. C’est aussi simple que ça.
Nous avons pour nous la sagesse de notre sexe, pp. 160-161. 

Tout le monde savait à quel point j’étais généreux de mon temps et de mon usure, mais elle, non. Elle faisait comme si rien de tout cela n’avait d’importance. L’important c’était elle, elle seule. Elle ne l’affirmait pas en autant de mots. Mais, je l’ai dit, ses yeux étaient particulièrement loquaces et il suffisait que je la voie pour que tous les reproches jaillissent comme des feux d’artifices sans joie et sans célébrations. La seule réponse possible était d’écarter d’une gifle ce blâme injuste, pp. 181-182. 

Dans un huis-clos, l’ambiance est suffocante, étriquée, l’écriture tourne sur elle-même. On est dans le cousu et le décousu de la pensée, l’espace chronologique n’existe pas et les seuls repères de l’avancée sont les interactions avec Kitty et Malika. Lorsqu’elles surgissent réellement du dehors, ce qui n’est pas toujours le cas.

Oui, l’écriture est fine et puissante. Intense. La description du Figaro est juste. Mais elle n’est pas cyclique. Elle est spiralaire. Elle évolue, change de degré de façon infime. Le mouvement circulaire, le retour au passé, le retour au présent, s’avancent lentement vers l’issue. Il y a une réponse.

Mais avant, on souffre à plonger dans les profonds marasmes de ce Dokter-Dieu qui n’a rien de divin. Est-ce qu’on atteint le fond pour réussir à remonter ensuite ? Non, la violence est meurtrière, les mots sont atroces et même s’ils frappent, piétinent, arrachent, griffent, crachent, étranglent, ils ont leurs limites. Il y a tout ce que l’homme n’a pas dit. Il y a tout ce que les femmes autour de lui on construit avec des plaies en sang, avec l’espoir et la désespérance.

Quelle merveilleuse sensation que de plier une créature à sa volonté. Le pouvoir est un flux brûlant qui inonde les veines et accélère le cœur, pp.215-216.  

Cette histoire nous livre tous les mots et on imagine les destructions psychologiques mais on ne sait pas. On ne peut pas savoir. Et déjà, ça nous tue un petit peu. On a peur. On a les larmes aux yeux et le ventre en bataille. On veut respirer, vivre de nouveau, loin du personnage omniprésent. Il est tout l’espace, toutes les pages. Son « pouvoir est partout ». Il s’appelle « terreur ».

Mais est-il si fort et à quoi tient-il ? A quoi s’ancre-t-il ? Ou plutôt à qui ?

Cette histoire est le cheminement d’une mort et de plusieurs renaissances ou naissances…

Je pourrais en parler encore, mais tout ce que je pourrais dire s’enroulerait et serait échos à ces mots.
C’est une lecture qui m’a ébranlée, perturbée, marquée. Elle m’a tenue et me tient encore…

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